LETTRE QUE J’AI ECRITE A MA NIECE NEE EN MON ABSENCE PENDANT MON INCARCERATION
« YOU, ma lumière dans l’obscurité »
Ma princesse d’amour,
Comme tu me manques… alors même que je ne t’ai encore jamais tenue dans mes bras.
Comment peut-on ressentir un tel manque pour une personne qu’on n’a jamais vue ?
Depuis le jour où ta maman m’a annoncé qu’elle était enceinte de toi, je t’imaginais déjà. Depuis, je vis dans l’espoir d’être là pour ta naissance. Ce n’est pas juste un espoir, c’est une terreur mêlée à un profond désir : je voulais de toutes mes forces être présente, être la première à te voir. Pour toi, bien sûr, mais aussi pour ta maman.
Notre maman n’est plus là pour l’accompagner dans cette étape si importante, et je n’étais pas là non plus pour ton grand frère et ta grande sœur. Personne d’autre n’aurait dû être là à ma place. C’était mon plus grand désir ici… Mais encore une fois, la déception a frappé, comme souvent dans cet enfer. Le système ne fait pas de cadeau. Les coups pleuvent. J’ai choisi de me replier, poings levés, pour parer les attaques. Heureusement, j’ai appris depuis longtemps à survivre : grâce aux livres, au partage avec les autres, et à la nourriture, qui fait parfois office de consolation.
Si tu savais ma colère, ma peur, ma tristesse quand on m’a dit que tu étais née prématurément, que ta maman avait failli mourir et avait dû être opérée !
Je me suis sentie impuissante. Coupable aussi. Je me suis dit que c’était ma faute, que je l’avais trop fatiguée et stressée avec mes problèmes…
Mais heureusement, tout s’est bien terminé. Tu es là, vivante. Un peu fragile, mais en bonne santé.
Je visualise souvent nos retrouvailles. Parfois, je culpabilise même, en me demandant si mes pensées trop fortes pourraient te rendre malade, toi qui es si fragile… Car selon nos croyances, « le manque et trop de pensées tournées vers un enfant peuvent le rendre malade ». Si c’est le cas, je suis désolée. C’est plus fort que moi.
Tu sais, pour ta sœur, ton frère, tes cousins et cousines, je suis profondément sensible. Vous êtes mes faiblesses, mais aussi mes forces. Vous êtes la raison de chacun de mes combats. Des combats pour un monde meilleur que celui dans lequel nous vivons. Pour plus de liberté — financière et psychologique. Pour plus de justice. Pour que vous n’ayez jamais à subir les injustices que nous, MOI vivons aujourd’hui.
Et pour ça, mon amour, je suis prête à tout. Même à y laisser ma vie.
Ne me juge pas pour mes choix, ma douce.
Beaucoup de gens préfèrent baisser les bras, se taire ou fuir. Moi, je n’ai pas cette nature. Je suis une battante. Une femme qui n’abandonne jamais, tant que le combat est en accord avec ses valeurs.
Je ne peux pas m’empêcher de résister. De me dresser contre l’injustice. Car sinon, je mourrais à petit feu. Je ne peux pas me taire pour faire plaisir aux puissants, aux corrompus, aux tyrans.
Beaucoup ne veulent pas risquer la prison, ni être séparés de leur famille comme moi aujourd’hui. Loin de toi. Mais pour toi, ma princesse, je préfère ne pas plier. Pour toi, YOU, j’ai choisi de rester digne, juste, libre. En accord avec mes idéaux.
Tu sais, notre plus grand problème, c’est l’inaction.
L’inaction face aux injustices. Ce fameux « moramora » qui ronge notre peuple. Ce silence résilient face à l’inacceptable. Cette normalisation de l’anormal, cette acceptation de la pauvreté et de la médiocrité.
On croit que tout va bien dans notre petit cocon. On ferme les yeux, on bouche les oreilles.
Mais je pense que cette aventure, pour eux, mes persécuteurs, n’a eu qu’un seul objectif : me faire taire.
Sauf qu’ils n’ont pas compris qu’ils m’ont juste rendue plus consciente de l’injustice. Plus humaine, plus forte, plus mature.
Ils n’ont pas compris que je suis une graine : si on m’enterre, je prends racine… et je pousse comme un arbre majestueux, comme un bois de rose.
Moi, la fille d’un parent modeste, née dans le fin fond d’Ambodiangezoka, j’ai survécu à tout pour devenir la femme merveilleuse, intelligente et courageuse que je suis aujourd’hui. Et je survivrai à cet enfer. Je reviendrai tout reconstruire, brique par brique.
Ma vengeance, ce sera ma réussite.
Toujours plus haut, toujours plus belle, épanouie, libre.
Je parcourrai le monde. Je partagerai encore et encore.
Je brillerai de mille feux… au point qu’ils auront besoin de lunettes de soleil pour me regarder.
Mon amour, mon combat quotidien, celui qui m’a menée ici, c’est celui de survivre pour te voir un jour.
Pour toi, pour vous mes enfants.
Pour préparer un monde meilleur, un monde dans lequel tu pourras vivre libre, exprimer tes idées sans peur, circuler sans crainte, étudier, voyager, rêver — et réaliser tes rêves.
Avec tout mon amour,
Ta tante qui espère te voir bientôt !
Photo prise à notre première rencontre le 15 MARS 2025
