Les riches, les enfants bénis et le téléphone “Foza”
Un jour, alors qu’un jeune venait nous aider dans les champs familiaux, il nous a lancé pendant la pause déjeuner :« On travaille aussi chez le fameux milliardaire d’Antalaha, celui qui a acheté le grand terrain à côté de chez vous. Vous savez que son petit garçon a un super téléphone ? Moi je travaille tous les jours, et j’ai même pas un téléphone Foza! »
On a ri. J’ai ri… jaune. Parce qu’il avait raison.Ce jeune venait de résumer, en une seule phrase, trois vérités criantes sur notre société.
1. Les riches raflent tout
À Sambava, là où je travaille au sein de l’association Tanora Tia Fivoarana SAVA (“Les jeunes qui aiment le développement de la région SAVA”), la situation est alarmante. Les plus beaux terrains, surtout ceux en bord de route entre Sambava et Antalaha, sont déjà presque tous pris. Soit par des étrangers — les fameux vazaha — soit par de puissants milliardaires comme celui dont parlait ce jeune.Tout s’en va. Que nous restera-t-il, nous, les “pauvres” ? Nous qui sommes poussés en retrait, presque invisibilisés par les différences sociales.
Même en période de crise économique, ou peut-être surtout maintenant, les riches continuent d’acheter, de clôturer, de construire.Pendant que nous nous appauvrissons, eux s’enrichissent toujours plus. Comment ? Par quels secrets ou quels mécanismes ? Ce serait bien de le savoir, non ?
2. Il y a des enfants bénis… et les autresIl y a, dans ce monde, des enfants “nés avec une cuillère en or” dans la bouche.
Certains ont un iPhone avant même de savoir parler. D’autres n’en auront jamais, même en rêve.Ce jeune disait : « il a un bon téléphone » — et je me suis demandé ce que “bon” signifiait pour lui. Certainement un smartphone haut de gamme, que l’enfant du milliardaire tient entre les mains sans même en mesurer la valeur.Mais notre jeune, qui n’a même pas obtenu le CEPE, ne connaît sans doute pas la différence entre un Galaxy haut de gamme et un petit téléphone basique.
Cela m’a rappelé une réflexion que j’avais eue un jour, en observant les élèves d’un établissement privé de Sambava, l’école Orchide.Ils étaient entre eux, souriants, insouciants, bien habillés. La future élite. Ils succéderont à leurs parents, intégreront des clubs comme le Lions Club, se marieront entre eux… Parce que les contes de fées, ce n’est que dans les films. Dans la vraie vie, on finit souvent avec quelqu’un de son propre milieu social. Et quand ce n’est pas le cas, l’argent peut suffire à élever l’autre au même niveau.C’est pour cela que tant de familles de la classe moyenne se saignent pour inscrire leurs enfants dans des écoles françaises hors de prix. Pas seulement pour la qualité de l’enseignement, mais aussi pour les réseaux sociaux, les fréquentations, les opportunités.
Cotoyer des enfants bénis, c’est espérer que ses enfants le deviennent aussi, un jour.
3. 8 000 ariary et pas même un “Foza”
Enfin, ce jeune travaille “par jour”, c’est-à-dire en tant qu’ouvrier journalier. Ce jour-là, on l’avait engagé pour labourer notre rizière avant le repiquage.Il est payé 8 000 ariary la journée, soit environ 1,7 €. Et avec cela, il doit nourrir non seulement lui-même, mais aussi sa femme et son enfant. Il a à peine 18 ans.
Une famille ici mange environ 6 kapoaka (mesure locale) de riz par jour. À 900 ariary le kapoaka, cela fait déjà 5 400 ariary rien que pour le riz. Il lui reste donc 2 600 ariary pour tout le reste : accompagnement, sel, huile, sucre…Alors acheter de la viande ? C’est un luxe. À 18 000 ariary le kilo, ce n’est possible que lors des fêtes, ou s’il élève ses propres poulets.
Et je ne parle même pas du prix des téléphones.Le fameux téléphone “Foza”, petit modèle basique, coûte environ 40 000 ariary. Il faudrait donc travailler 5 jours complets pour se l’acheter — mais seulement s’il ne mangeait pas pendant ces 5 jours.
Et encore, le travail journalier n’est pas constant. Il y a des jours sans, des semaines sans. La crise de la vanille a appauvri toute la région. Seuls les riches peuvent se permettre de recruter du personnel tous les jours. Nous, par exemple, on embauche une seule fois par mois, le reste du temps ce sont mes cousins qui s’en chargent.Alors non, ce jeune ne rêve pas de téléphone. Il rêve de manger. Changer de regard, revenir à la réalité
Moi aussi, je vivais dans une forme d’illusion. J’ai grandi en ville, à Sambava, avec des parents modestes, mais fonctionnaires. Je croyais que tout le monde à Madagascar vivait à peu près bien.J’avais même écrit un article pour contredire les statistiques de pauvreté il y a quelques années…Mais ensuite, la prison m’a réveillée. Là-bas, j’ai vu des femmes abandonnées, des mères qui survivent avec ce qu’elles trouvent. J’ai vu la misère réelle.
Depuis, j’observe davantage. J’écoute les paroles simples, même les blagues, comme celles de ce jeune dans le champ. Car derrière ses mots, il y avait une vérité profonde :
👉 Nos terres sont accaparées.
👉 Les écarts de classe se creusent.
👉 L’égalité des chances est un rêve lointain.👉 Même la technologie est un luxe réservé à quelques-uns.
Conclusion : survivre ou se connecter ?
Tant que des jeunes devront choisir entre manger du riz et acheter un téléphone “Foza”, nous n’aurons pas encore atteint un développement juste.
Tant que les enfants bénis auront tout, et que les autres n’auront même pas le droit de rêver, notre société restera bancale.
Il est temps de parler. Il est temps d’écouter ceux qu’on ne regarde jamais.
Et il est surtout temps… de partager ces vérités.👌
Photos de Pizza qu’ils devraient pas connaître non plus comme le téléphone haut gamme🙏
