Ma souriante vendeuse de poissons ambulante đ„°
đCombien de kilomĂštres parcourt-elle chaque jour pour vendre ses poissons ?Combien de bĂ©nĂ©fices lui reste-t-il Ă la fin de la journĂ©e ? Est-ce que cela vaut l’effort fourni ? OĂč mange-t-elle ? OĂč se repose-t-elle ?
Il y a quelque temps, la Banque mondiale annonçait que 81 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvretĂ©, soit environ 22 millions de personnes. đą
Cela reprĂ©sente des gens comme vous, comme moi, et comme ma vendeuse de poissons, toujours souriante.Je fais partie de ceux qui remettent lĂ©gĂšrement en question ce chiffre. Je me dis quâon nâest pas si pauvres que ça⊠si lâon mesure selon le seuil de pauvretĂ© international de 2,15 dollars par habitant et par jour. Il y en a pas mal qui gagnent 10 000 ariary par jour, non ? Mais il est vrai que les revenus rĂ©els sont rarement dĂ©clarĂ©s, et la statistique nâest pas notre point fort.Donc oui, ce chiffre est peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ©… mais pas si loin de la vĂ©ritĂ© non plus.
Passons.
Un jour, ma vendeuse mâa vue avec deux tĂ©lĂ©phones assez haut de gamme â un Redmi et un Samsung â en main. Elle mâa regardĂ©, amusĂ©e, et a dit :« Toi, tu as deux grands tĂ©lĂ©phones⊠Moi je nâen ai mĂȘme pas un. Foza eee ! Quelle chance ! »
Puis, aprĂšs avoir fini dâĂ©cailler les poissons que je venais dâacheter, elle mâa encore demandĂ© comment je faisais pour parler français. Jâavais juste envoyĂ© un message vocal en français Ă quelquâunâŠJe lui ai rĂ©pondu que tout le monde peut apprendre, comme moi. Elle a ri. Mais jâai vu, dans ses yeux, quâelle nây croyait pas vraiment.Alors, pour la remercier, je lâai prise en photo.
Mais comment pourrait-elle y croire ? Est-ce quâelle en rĂȘve, au moins ? Est-ce quâelle sâimagine un jour parler français, avoir un smartphone, ouvrir un petit stand propre ou un resto de poissons ?
Jâai vĂ©cu un moment dans le village de mon pĂšre, aprĂšs mes Ă©tudes. Et jâai Ă©tĂ© choquĂ©. Les gens y ont des terres, des moyens de produire beaucoup, mais ils ne le font pas.Ils mĂšnent une vie tranquille : aller au champ Ă 9h, un peu de travail, puis on cuisine du manioc, sieste, retour aux champs un peu, puis on rentre.Pas dâobjectif. Pas de rĂȘve.
Et moi, je suis persuadĂ© que la vraie pauvretĂ© commence lĂ : quand on ne rĂȘve pas, ou quâon ne croit pas que ses rĂȘves peuvent devenir rĂ©alitĂ©.On est en mode survie.
Comme lâa dit un coach atypique que jâai eu au YLTP : « Quand on cherche juste Ă manger, on ne rĂ©colte que du caca. »
Notre Ă©ducation, notre culture, ne nous ont jamais appris Ă rĂȘver.Nos parents, nos enseignants, nos amis⊠riaient au nez de ceux qui disaient vouloir devenir pilote ou hĂŽtesse. On entendait : « Tu crois que tu vis en AmĂ©rique, toi ? »
Ailleurs, quand un enfant dit quâil veut ĂȘtre chanteuse ou pilote, on lâinscrit Ă des cours de chant, on l’emmĂšne visiter un aĂ©roport.Ce nâest pas une question de « possible ou pas », mais une question de permission de rĂȘver.
Chez nous, on tue le rĂȘve avant mĂȘme quâil soit conçu.Ă la maison. Ă lâĂ©cole. Dans la rue. On rĂ©pĂšte aux enfants que « ce nâest pas pour nous », que « ça, câest pour les autres ».
Alors comment voulez-vous que ma vendeuse de poissons croie, ne serait-ce quâun instant, que câest possible pour elle aussi ?Quâen travaillant efficacement, elle peut acheter un tĂ©lĂ©phone haut de gamme, ou quâen Ă©conomisant pour 2 mois de cours Ă lâAlliance Française de Sambava, elle peut dĂ©jĂ parler un peu français ?
Le secret du dĂ©veloppement, câest lĂ : dans la capacitĂ© Ă rĂȘver.Ă se dire que câest possible.Puis Ă transformer ce rĂȘve en vision, cette vision en objectifs concrets, et enfin ces objectifs en plans dâaction.
Et un jour⊠agir.đđ
